Un spectacle fondé sur une recherche philosophique au cœur de la culture balinaise : la notion d’équilibre entre les énergies positives et négatives, leur coexistence mais aussi leur combat sans fin. L’histoire sert d’illustration en racontant les mutations magiques de deux créatures mythologiques, Barong et Rangda.

Prélude : l’histoire d’un prince condamné

La scène s’ouvre sur le déchirement d’une mère qui pour honorer sa promesse aux dieux doit donner la vie de son fils à Durga la déesse de la mort. La prêtresse Kaleka intervient, craignant que le serment ne soit rompu : touchée par son sceptre magique la reine entre dans une colère indomptable. Ne contrôlant plus ses émotions elle ordonne d’emmener le prince Sadewa au cimetière pour procéder à la cérémonie. Son fidèle servant refusant d’obéir à ces instructions morbides est lui aussi touché par la malédiction : voilà Sadewa attaché à un arbre devant le temple de la Mort.

Touché par la grâce du dieu Siwa il devient immortel. Durga admet sa défaite devant ce prince devenu indestructible et lui offre sa vie. Par le pouvoir d’une simple fleur il la tue mais permet également à son esprit d’atteindre le paradis. Kaleka souhaite rejoindre sa maîtresse au royaume des dieux et fait la même demande. Le refus du prince la plonge dans une fureur diabolique : elle prend la forme d’un ours et l’attaque, puis devient un oiseau géant, en vain. Finalement elle devient la toute puissante sorcière Rangda. Ainsi commence la lutte éternelle contre Sadewa transformé en Barong.

Les personnages fantastiques

Surgissant de l’ombre une silhouette effrayante se dessine : Durga, l’immense femme aux yeux exorbités de colère. Cette reine démoniaque est à la tête d’une véritable armée de sorcières. Drapée d’un tissu aux rayures noires, blanches et rouges, son visage monstrueux surgit au milieu de longs cheveux ébouriffés, sa longue langue crochue effraie les enfants car on dit qu’elle les capture et les mange.

 

Son nom signifiant « veuve » en langue javanaise, est certainement lié à une histoire du 11ème siècle où la reine Rangda Mahendradatta fut exilée pour avoir usé de sorcellerie contre son époux. On dit que dans sa folie vengeresse elle terrorisa et tua la moitié de la population de son propre royaume.

Rangda est un personnage redouté, personnification du mal, mais paradoxalement est considérée comme protectrice, car son lien avec la magie noire pourrait contrôler les mauvais esprits et les épidémies.

Face à elle, Barong le « géant de la forêt » devient le symbole chimérique des forces positives. Il peut prendre la forme d’un lion ou d’un sanglier, mais aussi se parer d’une robe tigrée ou même d’un masque de dragon. Chaque région de l’île a fait évoluer son propre personnage, probablement venant du temps où les interconnexions étaient très réduites entre les villages, séparés par de dangereuses forêts tropicales.

Créature majestueuse, son corps est un imposant costume de cuirs et de tissus. De longs cheveux ondulent gaiement, et laissent entrevoir de petits miroirs scintillants pour accompagner les mouvements par des éclats de lumière. Sa puissance est incarnée par deux danseurs qui synchronisent leurs jeux de jambes. Sous l’épaisse fourrure, le premier fait claquer les dents du masque à la mâchoire articulée, pendant que le second remue l’arrière train, provocant souvent l’hilarité des petits et grands.

Le masque sacré a été sculpté dans un arbre soigneusement choisi et honoré selon des cultes animistes. Chargé de magie, il protège le village des esprits malfaisants. La présence du Barong sacré est importante pendant les cérémonies du temple où il repose sur un autel dédié.

Dans la dernière partie du spectacle Barong appelle ses disciples : les hommes armés de poignards magiques souhaitent combattre à ses côtés. Mais menacés par l’envoûtement de Rangda, leur colère se retourne contre eux-mêmes : ils se plongent les kriss empoisonnés dans la poitrine. Barong les protège en rendant leurs torses résistants, les lames tranchantes ne les blessent pas. Comme dans d’autres danses les hommes sont en état de transe et sont hors d’atteinte.

La musique de Gamelan accompagne le spectacle de danse entrecoupé de scénettes. L’orchestre est composé de percussions et d’une série d’instruments en bronze arborant des sculptures aux dorures étincelantes. Les mouvements rapides des musiciens créent une mélodie énergique, ardente et très complexe. Aux interférences de sons métalliques s’ajoutent des changements soudains de tempo : un véritable décor de sons se déploie autour des spectateurs. Motifs musicaux entrelacés, les rythmes tissent une étoffe qui recouvre le public d’une étrange combinaison de sonorités.

La confrontation prend fin lorsque Barong délivre les hommes en acceptant de s’unir à Rangda. Les deux symboles opposés sont réunis sous une nouvelle appellation : rwa bhineda, un mot qui définit les paradoxes avec lesquels l’esprit doit s’adapter pour trouver la paix intérieure.

 

Le duel éternel devient un duo qui représente l’équilibre universel entre le bien et le mal, si cher au peuple balinais car il s’agit surtout d’équilibre cosmique et social.

Barong et Rangda, un duo de figures masquées pour illustrer l’équilibre précaire du monde des hommes.

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